Humeur
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Comment ne pas avoir peur ?

fond noir

Essayer de reprendre le cour des choses après ces drames, ça semble très difficile. Je suis chez moi, mon mec est parti au taf, moi j’essaye de bosser comme je peux. La réalité m’a un peu sauté au yeux ce matin, je ne sais pas trop pourquoi je n’ai réalisé que maintenant. Du coup, j’avais un peu envie d’en parler. 

Il aura fallu que deux jours passent pour réaliser vraiment ce qui vient d’arriver. J’ai de la chance, je n’ai perdu personne. Cette phrase résonne dans ma tête mais je n’arrive pas à lui donner un sens. Comment intégrer qu’un vendredi soir à Paris, tu peux mourir ou voir tes potes mourir parce que t’es sorti boire un verre ? Ca n’a pas de sens…

Samedi soir, c’était encore flou. Je suis sorti rejoindre des amis. Chez eux, pas dans un bar du 11e comme c’était prévu à l’origine. Parce que quand même, fallait être prudent. Le weekend est passé comme une énorme gueule de bois. On ingurgite les infos et les événements sans vraiment prendre la mesure de ce qui arrive, là, maintenant, à 2 kilomètres de chez moi. Tellement près des bars où on a l’habitude de picoler tranquille. Mais pas ce soir-là.

Après plusieurs dizaines de minutes de flou, entre les pushs qui se contredisent et qui parlent de une, puis deux, puis trois fusillades, de bombes, d’otages, on commence à prendre la mesure de ce qui se passe. Quand on comprend que ce n’est visiblement pas un échange de tirs isolé lors d’un règlement de compte, d’un coup on entre dans une autre sphère. Celle où tu te dis qu’il ne serait peut-être pas très prudent de traverser Paris pour rentrer dormir chez toi ce soir. Celle qui nous indique que ce serait pas une mauvaise idée de vérifier que les potes sont bien au chaud chez eux. Celle où le fait de voir qu’un pote, qui habituellement tweete comme il respire, n’a pas donné signe de vie virtuelle depuis cinq heures, te noue le ventre jusqu’à ce qu’enfin tu lises les mots salvateurs sur ton écran « je vais bien, je suis chez un pote ». A côté de moi, d’autres ont moins de chance. Certains apprennent que des amis sont au Bataclan, ou devait y être, sans être sûr qu’ils y soient vraiment allés. Les minutes sont longues. Mais on finit par apprendre que tout le monde va bien. Sans encore prendre la mesure que beaucoup d’autres n’ont pas eu cette chance.

« Ca va, on n’est pas dans le coin, on est chez un pote à Montreuil, donc loin ». J’ai envoyé ce message une bonne vingtaine de fois vendredi. On réalisait pas trop ce qui se passait. Mais on se disait qu’ici on craignait rien. On est même ressorti acheter des bières à l’épicerie du coin. Parce qu’on est à Montreuil et qu’on craint rien. Avant d’apprendre bien sûr que l’une des voitures des terroristes a ensuite été retrouvée tout prêt de là où on était. Parce que même au coeur de ce drame, on avait du mal à croire qu’on puisse être en danger, qu’on puisse être une cible, dans la rue, à Paris, à Montreuil, un vendredi soir. Et franchement, avec le recul, je me suis sentie sacrement conne.

Pendant ce temps, une de mes potes me dit que son mec est coincé dans un resto à deux pas du Bataclan. Il va bien, il ne s’est rien passé directement là où il est, mais il ne peut pas sortir pour l’instant. Je la rassure, en me rendant compte qu’en fait, je ne peux juste pas imaginer une seule seconde qu’il puisse lui arriver quelque chose. Genre, ça ne fait pas partie de mon spectre de compréhension. Il finira par rentrer chez lui, au milieu de la nuit. Mais en le voyant le lendemain, je le sens quand même secoué. Il rit un peu nerveusement en racontant le moment où il a vu les flics en position de tir passer lentement devant le restaurant. A ce moment-là, ça reste dans un mon esprit une histoire qu’on raconte, je n’arrive toujours pas à prendre la mesure de ce que c’est, d’être entrain de manger avec des potes, d’entendre des tirs, de se réfugier à l’intérieur, et de voir des flics passer devant soi au ralenti, en position de tir.

Samedi, les conversations commencent toujours par la même question, « ça va, t’as perdu personne ? » Une amie m’a appelé dans l’après-midi, sans vraiment savoir pourquoi elle m’appelait. Elle est toujours sans nouvelle d’un de ses amis, qui était au Bataclan. A bout de solutions pour retrouver sa trace, elle me demande si quelqu’un, parmi mes amis journalistes, pourrait l’aider. Je ne sais pas quoi lui dire, personne ne sait rien de plus. Je réalise après coup que j’ai longuement discuté avec ce jeune homme lors d’une soirée, quelques mois auparavant. C’est con mais ça rend le truc palpable. C’est pas une histoire de « connaitre quelqu’un qui ». Je ne me sens pas plus importante de connaître quelqu’un qui. J’aurais plutôt préféré que personne ne connaissent quelqu’un qui. C’est juste que là, d’un coup, ce drame a un visage.

Ma petite soeur, qui vient d’emménager à Paris, m’envoie un message. « Alors, ça va ? t’as perdu des gens de ton côté ? ». Toujours aussi irréel. Elle dresse une liste. Un ancien prof, deux anciens de son école, deux amis d’une de ses meilleures amies. Elle me dit qu’elle ne supporte plus d’aller sur Twitter, où les avis de recherche se transforment tour à tour en avis de décès.

Et ce lundi matin, où la vie reprend plus ou moins son cour, on finit par réaliser. Mon mec part au boulot, et je ne peux pas m’empêcher de penser que je préfèrerais qu’il reste ici. Je sais bien qu’il ne faut pas avoir peur, que la meilleure façon de se battre c’est de continuer à vivre notre vie. Je comprends la portée symbolique de se réunir, de sortir, de leur dire « même pas peur », « not afraid ». Mais la réalité c’est qu’on peut se faire tuer en buvant un verre en terrasse. Il y a encore deux jours, cette phrase ne faisait pas partie de notre réalité. Aujourd’hui, oui. Pas besoin d’être un caricaturiste ou un défenseur de la liberté d’expression. Il suffit d’être toi, vous, nous, moi, et d’aller boire un verre en terrasse pour se faire canarder. Pas besoin de vivre dans un pays en guerre. A moins que désormais, nous le soyons ? Mais je n’arrive pas à me faire à cette idée.

Alors oui, j’ai peur. J’aimerais ne pas avoir peur. Mais la réalité, c’est qu’on a une bonne raison d’avoir peur. Que ce n’est pas si facile de sortir de chez soi après ça.

Ca fait 2 jours qu’on entend en boucle tous les experts nous dire, qu’en gros, c’est la merde et que ça va pas être simple de rendre les choses moins merdiques. Alors j’ai beau essayé de me convaincre que, à notre petite échelle, la meilleure façon de combattre les terroristes, c’est de ne pas se laisser terroriser, je trouve ça très dur. Demain, j’y arriverai peut-être mieux. Aujourd’hui, c’est pas encore ça.

Parce qu’à chaque fois que j’essaye de me dire que la vie continue, je repense à ce témoignage d’un rescapé qui parle de cette fille, morte sur sa table en terrasse, encore son verre à la main.

Je vais éviter l’egocentrisme exacerbé de dire « putain, ça aurait pu être moi ». Mais la vérité, c’est que je l’ai vraiment pensé. Parce que c’est vrai, ça aurait pu. Et c’est très effrayant.

En attendant je pense à cette fille. A sa famille. A toutes ces familles. Et je n’arrive toujours pas à croire que ces gens aient pu perdre la vie parce qu’ils sont allé à un concert ou boire un verre en terrasse. Je n’arrive toujours pas à me faire à l’idée que continuer à vivre normalement devienne en France un acte militant.

 

 

4 Comments

  1. Quand ça se passe loin, on s’émeut, on compatit puis on oublie. Quand c’est à côté de chez soi, on s’émeut, on compatit et on a peur. Nous sommes humain.
    Je crois.

  2. eh oui nous sommes humains, et on aime la vie, c’est pour ça qu’on a peur de la perdre, contrairement à eux qui n’ont aucune considération pour la vie….

    Demain nous arriverons ensemble, il le faudra…
    Mais mon cœur de maman saigne sans discontinuer depuis vendredi soir….

    bisous

  3. Soline says

    Et c’est un sentiment partagé partout en France. Ici à Lyon, je sors la boule au ventre, je traverse la gare en regardant chaque visage, chaque personne qui agit bizarrement. Je me mets à penser : les flics feraient mieux de surveiller au lieu de discuter entre eux.

    Ensuite je prends le métro, et là, tout le monde se regarde comme ci on pouvait finalement soupçonner chaque personne, on échange des sourires génés comme si le risque était là partout en chacun d’entre nous.

    Et en traversant le centre commercial, j’y pense, mais moins car les professionnels s’attèlent à vendre et les vitrines de Noël commencent à faire leur entrée. Mais quand même, la boule au ventre est toujours présente.

    Il y a eu un avant et un après. Je crois avoir totalement perdu mon innocence.

    Moi aussi quand j’entends les experts parler de pays en guerre, je n’arrive pas à l’imaginer malgré la réalité. J’ose à « espérer » que cette date restera seule et unique pendant longtemps, très longtemps.

  4. Comme toi, je comprends la symbolique du « not afraid » mais comme je l’ai dit sur Twitter : si on a pas peur maintenant, alors on a peur quand ? La peur, c’est pas un aveu d’échec, au contraire. Assumer avec lucidité la peur qu’on peut ressentir, ça peut éviter des conneries aussi… (Quand j’ai vu des bruxellois être interviewés les soirs d’alerte niveau 4 à base de « même pas peur, on sort quand même, y a plein de flics juste pour nous », ouais mais non, ma cervelle a fait refus d’obstacle).

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